Témoignage d'un Appelé

Extraits d'une lettre écrite en 1956
par Jean-Louis PEROLINI, caporal à la 1ère Cie du 14ème RCP


En 1956, Jean-Louis PEROLINI est alors caporal au 14ème RCP commandé par le colonel AUTRAND. Dans une lettre, il raconte sa vie de soldat à ses parents.
Avec deux années d'avance, il imagine la création d'unités de commandos de chasse qui verront le jour avec le plan Challe en décembre 1958 (directive n° 1 du 22 décembre 1958). Il souligne la qualité des équipements qui dotent les unités parachutistes, maudit les aviateurs qui les obligent à porter le casque avec "un rond blanc" pour être reconnus, donne "un coup de chapeau aux unités du Train" et apprécie "la gentillesse de la population européenne" qui les invite.
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Autre lettre écrite au lendemain du 13 mai 1958
par Jean-Louis PEROLINI, jeune sergent à la 1ère Cie du 14ème RPC

Le contexte historique
Le 13 mai 1958, des manifestations se produisent un peu partout en Algérie pour protester contre l'exécution de trois prisonniers français en Tunisie. Dans la nuit un Comité de salut public est constitué à Alger avec le général Massu à sa tête. Un groupement constitué du 3ème RPC du colonel Trinquier renforcé de trois compagnies du 2ème RPC assure la sécurité dans Alger. Le 1er RCP assure la garde des aérodromes avant de rejoindre le groupement d'Alger le 21 mai. Les pouvoirs civils et militaires sont confiés au général Salan tandis que les manifestations d'amitié franco musulmanes se multiplient.
Pendant ce temps en France, on prépare l'opération "Résurrection" dont le but est d'obtenir la chute du gouvernement. Prévue le 28 mai l'opération est reportée le 30. Le 29 mai, le général de Gaulle est chargé par le Président Coty de former un nouveau gouvernement. Le but parait atteint : le "gouvernement d'abandon" a été renversé et la victoire des partisans de l'Algérie Française semble assurée.
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Transcription de cette lettre écrite par le sergent Perolini

Mai 1958

Chers parents,
Bien reçu votre lettre du 21 : que craindre de la censure ? On s'en f. . . royalement .
Aujourd'hui réunion des cadres pour un exposé sur la situation
Je crains que soyez informés d'une façon partiale. Essayons d'exposer ce qui s'est passé.
Origine : l'enterrement de trois soldats. au début tendance à l' émeute : foule excédée: l'armée a rétabli le calme, et l'émeute s'est transformée en une enthousiaste manifestation en faveur de l'armée, de ses chefs ; les événements se précipitèrent: les musulmans inquiets au début, se joignirent au mouvement : l'armée a canalisé cet enthousiasme. Le but cherché est le maintien d'une Algérie Française.
Les moyens sont l'armée et les comités du salut public; ceux ci n'ont aucun pouvoir : ils ont à agir en profondeur : ils ont un rôle de conseiller. L'administration n'a pas été écartée mais coiffée.
Certains en France s'inquiètent de l'avènement possible de de Gaulle: ici ce n'est pas tellement un nom qui a été publicité, mais ce qu'il représente, on acclame un général, parce que l'on sait que seule l'armée aura avec le désintéressement nécessaire, et seule 1' armée peut résister à une atmosphère aussi trouble que celle d'A.F.N.
Je crois que c'est une chance inespérée: il y a tout ou rien à gagner : rien, c'est-à-dire la catastrophe.
Ne croyez pas là-bas ce que l'on peut vous dire : ici aucun désordre: l'ordre le plus absolu règne : c'est un mouvement magnifique qui s'est déclenché: c'est aussi une force ; mais une force canalisée car l'armée autorise tous les espoirs.
Ne négligeons pas le désir très vif d'émancipation des femmes musulmanes : il s'est manifesté très vivement dans les villes : le bled suit : je ne vous citerai comme exemple que cette anecdote : dans un poste près d'Aïn-Beïda, un capitaine a vu arriver une délégation de femmes qui lui ont remis 42.000 f. L'une d'elle lui a dit : voici cet argent pour que tu fasses venir ta femme de France : "on veut voir comment elle vit, et vivre comme elle".
Après le B.A. avec un copain nous sommes sortis le soir avec deux jeunes filles musulmanes : nous avons été à la casbah : nous avons mangé un couscous dans un café Maure ; il n'y avait que des Arabes, ils nous ont accueillis magnifiquement : ils ont payé à boire ; ils ont changé de poste (qui émettait de la musique arabe), pour nous mettre de la musique européenne : nous n'avons même pas payé le couscous ;un consommait avait parait-il réglé l'addition.
Un changement radical s'est produit. On a parlé à Radio Alger d' ambiance de la nuit du 4 aoüt. ; le mouvement est lancé, il faut le pousser, il faut foncer. On tient le bon bout.

Jean-Louis